Durant une mission, il y a des moments qui marquent. On ne sait pas pourquoi. L’émotion surgit d’on ne sait où, alors qu’on la croyait enfouie sous les couches du professionnalisme et d’une certaine habitude.
J’ai discuté tout à l’heure avec une série de kinés et d’aides kiné nationaux. Durant leurs interviews, ils ont témoigné de leur engagement profond en faveur de leur « frères et sœurs haïtiens ». Aux côtés de Handicap International, ils sont conscients d’aider, mais aussi de préparer l’avenir car ils acquièrent des compétences jusqu’ici quasi inexistantes dans le pays.
Au détour d’une de ces – belles – interviews, la conversation s’est engagée avec Alise. Cette jeune femme fait partie des très rares kinés diplômés qui exerçaient avant le séisme. Nous arrivons en fin de journée et la salle se vide. Nous parlons un peu, du travail, de ses enfants… Mes yeux se lèvent et je remarque qu’il y a un patient occupé aux barres parallèles. Un petit monsieur, un cordonnier en nage sous la chaleur, qui s’applique patiemment à faire des allées et venues. Il a été amputé il y a quelques semaines, des suites du diabète. Je n’ai rien vu venir, j’étais soudain en larmes.
Je me suis enfui, coupant court à la conversation… Isolé dans une petite salle, j’étais aussi gêné qu’énervé. Pourquoi est-ce venu comme ça ? J’ai pourtant déjà vu « pire » ! Comment se prémunir de ce genre de stupide réaction ? Je n’étais pas fier…
Et puis finalement, cet épisode me rassure… Oui, je peux être sensible à la situation de nos patients. Oui, c’est bon de parfois s’émouvoir et de ne pas se blaser. Cette émotion peut être un formidable motivant pour agir. Certains en font leur vocation de médecin ou de kiné… D’autres vont en faire des dons qui permettront le travail des ong. De mon côté, j’essaierai de l’utiliser pour ramener en Belgique le témoignage du vécu et des besoins de nos patients. A dans quelques semaines pour le verdict…