Les naufragés de l'ouragan Matthew

  • Le couloir de l'école. Des bancs installés le long du mur. Des personnes y sont assises. Du linge sèche sur un fil, une dame fait sa vaisselle. Un égoutoir de fortune a été installé sur l'un des bancs. A l'avant-plan, une jeune femme s'appuie au chambranle d'une porte.
  • Un collaborateur de Handicap International accroupi près d'une femme assise sur une chaise en plastique, un pied dans le plâtre. Elle tient une paire de béquilles. Une autre jeune femme, sa fille,  est derrière elle et l'entoure de ses bras.
  • Un homme allongé sur un lit. Sur le matelas, quelques affaires sont étalées: des médicaments, une petite radio, ... Sa chaise roulante est à côté du lit.
  • Un collaborateur de Handicap International assis sur un banc. A sa gauche, une très vieille dame lui parle en souriant
  • Une cour avec un bus scolaire jaune. Des vêtements sont étalés à même le sol et sur le bus pour sécher.

 Aux Cayes, principale ville du Sud-Ouest d’Haïti, le lycée Philippe Guerrier accueille depuis le passage de l’ouragan Matthew des dizaines de familles de déplacés dans des salles de classe transformées en dortoirs de fortune. Rencontre avec ces naufragés.

Après le passage de l’Ouragan Matthew, les écoliers en uniforme ont déserté les préaux du lycée Philippe Guerrier, situé dans le centre-ville des Cayes, la principale ville du Sud-Ouest d’Haïti.

Des dizaines de familles, originaires des quartiers environnants, ont trouvé refuge dans l’enceinte de cette institution locale. Avec débrouillardise, ces déplacés tirent le maximum des infrastructures disponibles pour améliorer leurs vies.

Ainsi, faute de matelas pour s’allonger, les pupitres sont utilisés comme des lits par des mères fatiguées, pendant que leurs enfants jouent, insouciants, sous l’impitoyable soleil qui baigne les terrains de sport de la cour centrale. Les balcons sont utilisés comme séchoirs pour des vêtements colorés qui jurent avec l’uniforme peinture blanche qui recouvre les murs du lycée. Un bus scolaire immobilisé a même été transformé en suite par l’une des familles.

A l’intérieur des salles de classe, les déplacés tentent, tant bien que mal, de trouver un peu de repos. Pour eux, impossible d’oublier le passage de l’ouragan, du fait de conditions de vie très précaires et de leurs maisons qui ont été entièrement détruites par la catastrophe… mais tous sont heureux d’être sains et saufs.

“Nous avons eu la peur de nos vies.”

Installée devant une des salles de classe du premier étage, Marie-Ange Descote, 40 ans, arbore un plâtre tout neuf autour de sa jambe gauche. « J’ai glissé et je me suis blessée alors que je rejoignais l’abri pendant la tempête, explique-t-elle. Il y avait trop de vent, de boue… j’ai pu rejoindre le lycée et ensuite j’ai été opérée à l’hôpital. »

Sous l’œil de sa fille Ansa, elle confie – non sans une pointe de regret – qu’elle aurait « dû rejoindre l’abri plus tôt. Auparavant, il y avait déjà eu des alertes mais il n’y avait jamais eu de gros dégâts. J’ai cru que cette fois serait comme les autres, qu’il n’y avait pas à s’inquiéter... pourtant, nous avons eu la peur de nos vies. »

Evacuations préventives

Au rez-de-chaussée, Jonas Cazeau, 30 ans, lit tranquillement une bible, installé sur l’un des seuls lits disponibles dans l’ensemble de l’établissement. Jonas doit ce « traitement de faveur » à sa condition de personne handicapée. A la suite d’un incident, selon ses termes, Jonas a subi une blessure et a perdu l’usage de ses jambes. Depuis, il se déplace en fauteuil roulant, ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu de l’état des routes de son quartier de La Savane.

« Je n’ai pas eu le choix, les agents de la Protection Civile sont venus me chercher et m’ont installé ici dès le lundi soir [3 octobre, ndlr] parce que j’étais trop vulnérable, explique-t-il. L’ouragan m’a fait peur, mais on était à l’abri ici avec ma mère et ma compagne... aujourd’hui ma maison est détruite et je ne sais pas combien de temps je vais rester. »

Dans la salle de classe suivante, Méralia Simon, 90 ans, des cheveux aussi blancs que sa robe, a aussi été évacuée préventivement par les agents de la Direction de la Protection Civile. A l’inverse de Jonas, elle est complètement seule, sans aucune famille ni voisin pour s’occuper d’elle.

La nuit de l’ouragan, elle n’a rien entendu. « Je suis sourde, je ne me suis même pas rendu compte de ce qu’il se passait. » Comme pour les naufragés du lycée Philipe Guerrier, elle n’a nulle part où aller et peu d’espoir de retrouver un logement rapidement. Elle commence à citer le nom de tous les cyclones et ouragans qui sont passés sur Haïti dans les cinquante dernières années… sans oublier de rajouter Matthew à cette longue liste.