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"La solution pour Haïti ne passera que par les Haïtiens"

Prévention Santé Urgence
Haïti

Entretien avec Cédric Piriou, directeur de Handicap International Haïti, sur l'augmentation de la violence des gangs, les besoins urgents de la population et les répercussions sur les projets humanitaires.

Cédric Piriou pose pour une photo, son regard fixé droit sur l'objectif. Quelques bâtiments se dressent en arrière-plan.

Cédric Piriou, directeur de Handicap International Haïti, déclare : "La situation en Haïti présente tant de défis qu'il est difficile de mettre en avant qu'une seule priorité."

La capitale haïtienne, Port-au-Prince, est en proie depuis plusieurs mois à une violence extrême des gangs. Pillages, viols, meurtres et enlèvements sont devenus quotidiens. Depuis le début de l'année, la situation s'est aggravée avec un bilan tragique : 2 500 morts et blessés, ainsi que plus de 100 000 personnes déplacées. Face à une police dépassée et un gouvernement en difficulté, l'espoir réside désormais dans une intervention internationale pour rétablir l'ordre. Cédric Piriou, directeur de Handicap International Haïti, et son équipe font tout leur possible pour répondre aux besoins urgents de la population : "le maître-mot en Haïti, c'est la flexibilité".

Quelle est la situation en Haïti?

"Depuis février-mars de cette année, la situation est désastreuse. Près de 200 gangs opérant à Port-au-Prince, qui contrôlaient déjà 80 % de la ville, ont décidé de s'allier. À la fin de février, ces gangs ont lancé des attaques coordonnées dans plusieurs quartiers, notamment en prenant d'assaut des bâtiments publics comme la prison centrale, libérant plus de 3 500 détenus qui ont ensuite rejoint leurs rangs. Les gangs suivent une méthode bien établie : ils envahissent des bâtiments, les pillent et les incendient. Ils ont aussi attaqué le terminal pétrolier, provoquant une grave pénurie de carburant qui a paralysé le centre-ville et perturbé les services hospitaliers. La faible infrastructure de l'État haïtien et l'effondrement quasi total du système judiciaire ont aggravé la crise."

"Les gangs ont également érigé des barricades sur les trois principales routes d'accès à la ville, imposant des péages. Ceux qui refusent de payer sont souvent abattus. Des bus sont régulièrement attaqués, entraînant chaque jour des pertes humaines importantes, parfois de trois à dix personnes tuées. Même ceux qui paient le péage risquent d'être enlevés."

Quelles actions prioritaires sont nécessaires pour venir en aide à la population haïtienne?

"La situation en Haïti présente tant de défis qu'il est difficile de mettre en avant qu'une seule priorité. La crise sanitaire est alarmante, avec des hôpitaux qui ne fonctionnent plus, privant les patients sous dialyse, les femmes enceintes et les personnes âgées des soins essentiels, ce qui a déjà entraîné des décès. Parallèlement, il y a une crise alimentaire. Celle-ci est aggravée par la fermeture de l'aéroport international de Port-au-Prince en mars suite à une attaque de gangs. Cela bloque l'acheminement de médicaments et de nourriture vers les zones rurales, mettant près de 1,6 million de Haïtiens en situation d'urgence. Une famine imminente pourrait causer encore plus de décès. De plus, le choléra est réapparu en octobre 2022, ajoutant une couche supplémentaire à cette crise déjà dévastatrice."

Est-ce que Handicap International propose différents types d'aide d'urgence? 

"Effectivement. Nous intervenons en désinfectant les habitations touchées par le choléra et en distribuant des comprimés ainsi que des produits pour l'auto-désinfection. Nous assurons également un soutien alimentaire, en mettant particulièrement l'accent sur les personnes en situation de handicap, qui se trouvent dans les situations les plus précaires. Lorsque des gangs attaquent un camp de personnes déplacées, ce sont souvent ces personnes qui sont les dernières à pouvoir fuir. Nous fournissons également des services logistiques à 44 organisations non gouvernementales nationales et internationales ainsi qu'aux agences des Nations Unies, en transportant principalement des biens humanitaires de la capitale vers les zones rurales. Nous collaborons aussi avec Médecins Sans Frontières Belgique (MSF) : après que MSF ait prodigué les premiers soins médicaux, Handicap International intervient pour assurer la réadaptation après une opération, afin de limiter les handicaps permanents chez les blessés, une problématique de plus en plus fréquente suite aux blessures par balles."

Comment la violence des gangs impacte-t-elle le fonctionnement de votre équipe?

"Le maître-mot en Haïti, c'est la flexibilité. Chaque matin, nous prenons des décisions via notre système de communication interne pour déterminer si nos collègues peuvent se rendre au travail en fonction de la situation dans les différents quartiers. Certains vivent dans des zones sous contrôle des gangs, et doivent donc souvent travailler depuis leur domicile, équipés de petits panneaux solaires pour rester autonomes. Nous surveillons étroitement la situation avec nos partenaires locaux : les affrontements fréquents nous obligent à prendre des décisions en temps réel pour maintenir ou annuler nos actions, en priorisant la sécurité de nos équipes. Bien que nous ne puissions éliminer tout risque, nous déployons tous les efforts pour le minimiser."

"Nous devons également faire preuve d'ingéniosité face aux barrages que les gangs érigent sur les routes principales. En cas de blocage, nous recherchons des alternatives telles que le transport par voie maritime, en collaboration avec des partenaires locaux pour acheminer l'aide humanitaire vers les ports côtiers haïtiens. Nous explorons également les possibilités de transport aérien."

 

 

Comment avancent les projets structurels de Handicap International en Haïti?

"Nous maintenons nos efforts sur tous les fronts. Malheureusement, l'un de nos partenaires hospitaliers a été occupé par des gangs, le rendant temporairement inutilisable. Malgré cet obstacle, nos activités se poursuivent à Cap-Haïtien, la deuxième plus grande ville du pays, où la situation est relativement calme malgré des tentatives d'attaques par des gangs. Dans les régions nord-ouest et sud-ouest, nous continuons de travailler à plein régime. Bien que la violence des gangs à Port-au-Prince impacte le pays, la sécurité y est nettement meilleure."

"Nous concentrons également nos efforts sur la protection et la prévention des catastrophes climatiques. Cette année, les prévisions annoncent un nombre élevé de cyclones, ce qui pourrait être extrêmement problématique dans le contexte actuel."

Comment garder espoir pendant une crise comme celle-ci?

"Mes enfants sont haïtiens, ma femme est haïtienne. Je ne perdrai jamais espoir. Les Haïtiens eux-mêmes restent optimistes malgré les conditions difficiles et espèrent toujours un avenir meilleur. Le défi en Haïti est de jongler constamment entre deux urgences majeures, comme les séismes de 2010 et 2021 et les cyclones de 2012 et 2016. Il est crucial de continuer à fournir une aide d'urgence tout en contribuant à la mise en place de services sociaux structurés. Les jeunes 'soldats' qui servent les chefs de gang ont rarement plus de 18 ans. De nombreux enfants, après le séisme de 2010, ont perdu leurs parents et ont été jetés dans des bidonvilles sans surveillance ni soutien gouvernemental, devenant ainsi la proie des chefs de gang. Aujourd'hui, nous payons le prix de ces négligences."

"Pour reconstruire le pays, il est essentiel de soutenir les organisations et les services locaux. C'est ce que nous faisons chez Handicap International. La solution pour Haïti ne passera que par les Haïtiens."

Publié le : 26 juin 2024

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